Aspects pédagogiques

L'improvisation libre s'apprend-t-elle ?


Doit-on apprendre à jouer une musique qui n'existait pas encore cinq minutes avant ? Qui ne doit répondre à aucune règle ? Oui, la musique improvisée s’apprend absolument. Contrairement au mythe du don inné ou de l'inspiration magique, l'improvisation repose sur des compétences techniques, théoriques et d'écoute qui se développent avec la pratique, exactement comme on apprend à parler une langue couramment. Ces éléments vont aider par la suite à appréhender les concepts de l'improvisation avec des outils utiles.

Mais il est également possible de l'aborder en débutant total, car elle permet de s'exprimer directement sans jugement de valeur, d'avoir ce sentiment de partir à l'aventure et aussi de passer outre "l'angoisse de la page blanche".

Les deux approches apparemment opposées se valent et se renforcent mutuellement si elles sont menées de front par l'improvisateur en chemin.

Explorons quelques éléments de reflexion.

Quelles sont les caractéristiques principales de l'impro libre ?

L' absence de code idiomatique

C'est une démarche d'exploration sonore pure où les musiciens cherchent une expression directe et intuitive hors des sentiers battus d'un style précis.

L'écoute active

Chaque musicien accorde une attention totale aux sons produits par les autres et par lui-même pour co-construire l'instant.

La spontanéité collective

La coordination du groupe repose sur des interactions humaines en temps réel plutôt que sur une structure écrite à l'avance.

L'exploration instrumentale

Les modes de jeu non conventionnels (préparation d'instruments, bruits, textures) sont largement valorisés.

Quelles sont les choses que l'on va tenter de developper en atelier ?

Le développement du potentiel

Le développement du potentiel inventif de chaque musicien dans des contextes d’improvisation collective ou individuelle.

La conscience du phénomène sonore

par une formation complémentaire de l’oreille.

L' élargissement de la technique

instrumentale ou vocale dans la confrontation à d’autres modes de jeux (instrumentaux, vocaux, gestuels...).

L' approche pratique et théorique

de formes innovantes de concert (performances, théâtre musical, multimédia), du travail en relation avec d’autres formes d’expression artistique

Que va apporter la pratique de l'improvisation libre dans la progression musicale ?

De multiples apports.


L'ouverture d'esprit, l'acceptation de ce que l'on entend et produit, le developpement de la capacité à dialoguer, co-construire ou s'opposer, à accepter la prise de risque.

D'apprendre à démarrer et structurer un narrratif (poétique) avec les éléments qui nous entourent ou que nous produisons. Une notion forte de l'instantaneité.

De jouer de la musique sans les contraintes de l'exercice de style et des limites techniques. Un élargissement de notre sens esthétique en confrontant notre conception du "beau".

Construire sa musicalité

Comment ?

Improviser ne signifie pas que l'on peut ignorer les principes fondamentaux de la musique, sa culture, les éléments théoriques, historiques, au contraire ! Meilleures seront nos connaissances musicales et meilleure sera notre capacité à écouter, comprendre, réagir avec des idées solides, affirmées pour construire un jeu expressif, lisible, et inventif et un sens de l'à-propos. En ce sens, l'étude attentive des musiques dites conventionnelles est un grand atoût : posséder des moyens (musicaux) permet d'acquérir une grande liberté d'expression, et de developper une personnalité artistique forte.

Écouter. Voir.

Pour se familiariser avec une esthétique musicale, une des choses les plus évidentes à faire consiste à être curieux et à s'y intéresser.

Les moyens numériques actuels permettent aisément d'accéder à la production musicale et au contexte du genre et vont aider à se créér des références, des idées...

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Mais la meilleure méthode reste d'aller écouter cette musique en concert, là où toutes ses dimensions sont accessibles.




Jouer

En expérimentant

Pratiquer l'impro en solo ou collectivement sur une base régulière reste le meilleur moyen de se contruire en tant qu'improvisateur et de se forger une reflexion sur sa démarche artistique. En passant du temps à ressentir, analyser l'effet du son sur les émotions, les sensations, voire les souvenirs qu'il génère en soi.

Avec l'instrument

Découvrir et explorer les modes de jeu "alternatifs" de son instrument, comment le préparer (ajouter des objets pour modifier le son comme par exemple des gobelets en plastique sur les cordes du piano à queue ou des pinces à linge sur les cordes de la contrebasse). Il peut être aussi intéressant de jouer "par-dessus" les disques et d'établir un dialogue avec de grands improvisateurs.


Sans instrument

N'importe quelle surface ou objet peut être une source sonore et être exploitée à des fins musicales (un ressort, une table...). Improviser en se servant de ce procédé nous amène à faire d'un son et ses variations le support d'un rythme, d'une mélodie ou d'une séquence musicale. Cela renforce notre capacité à donner du sens et à exploiter du son brut.

Avec des supports

Improviser dans le cadre d'accompagnement de videos, de danse, d'images fixes ou de déclamation de texte(s) peut se révéler une expérience très interessante et permet de percevoir l'impact émotionnel de la musique générée de façon très forte.

Bibliographie

Voici quelques exemples de livres traitant de l'improvisation libre et de son exercice :

Improvisation libre de John Corbett

Un manuel pratique et historique sur l'écoute de la musique improvisée, retraçant l'émergence de cette pratique au milieu des années 1960 à la croisée du jazz, de la musique expérimentale et contemporaine. Éditeur : Les presses du réel

Esthétique de l'improvisation libre – Expérimentation musicale et politique de Matthieu Saladin

Un essai qui analyse l'esthétique et les dimensions politiques de l'improvisation libre à travers l'étude de trois ensembles majeurs (AMM, Spontaneous Music Ensemble et Musica Elettronica Viva) entre les années 1960 et 1970. Éditeur : Les presses du réel

Improvisation libre. Etude de cas autour d'une pratique pédagogique d'Etté Kim*

Un ouvrage centré sur la pédagogie et la transmission de l'improvisation libre. Éditeur : Delatour France (Collection Musique-Pédagogie)

L'ouvrage de référence

La Partition Intérieure de Jacques Siron


La Partition intérieure : jazz, musiques improvisées est un livre de référence monumental écrit par le contrebassiste et enseignant Jacques Siron, publié pour la première fois en 1992 (Éditions Outre Mesure).

Considéré comme une véritable encyclopédie ou "thèse" sur l'improvisation et le jazz, cet ouvrage de plus de 760 pages est devenu la bible des musiciens francophones (débutants en improvisation comme professionnels chevronnés) qui cherchent à comprendre les mécanismes de la création spontanée.



Structure de l'ouvrage

Le livre ne se lit pas forcément de manière linéaire mais s'explore comme un dictionnaire ou un guide pratique. Il intègre environ 950 tableaux et exemples musicaux répartis en 7 grandes parties progressives :

  1. L'improvisation (l'attitude de jeu, le lâcher-prise, la liberté formelle)

  2. Le son (le timbre, la texture, l'espace acoustique)

  3. Le rythme (le placement, le swing, le groove, l'élasticité)

  4. La mélodie (la construction des phrases, les mouvements mélodiques)

  5. L'harmonie (les gammes, les modes, la construction des accords simples à complexes)

  6. Les formes (les structures de morceaux, l'improvisation formulaire ou thématique)

  7. Le jeu en orchestre (l'interaction avec le groupe, le dialogue avec la section rythmique